GERMINAL
1993
Film de Claude Berry
D'après le roman d'Emile Zola

GERMINAL Un budget colossal - cent soixante millions de
francs - jamais atteint pour un film français, une pléiade de comédiens célèbres, six
mois de tournage avec de véritables "gueules noires" comme figurants et deux
mille cinq cents costumes : pour adapter à l'écran le chef-d'oeuvre de Zola, Claude
Berri a joué la carte de la superproduction. A la fois chronique et fresque
spectaculaire, Germinal fait revivre le destin des mineurs du Nord de la France au
siècle dernier.
Vingt ans après la naissance, à Londres, en 1864, de l'Association Internationale des Travailleurs, Emile Zola met en relief, dans Germinal (publié en 1885), un "soulèvement des salariés" représentant un "coup d'épaule donné à la société qui craque un instant". Roman-pamphlet naturaliste empli de passion, de violence et de sang, Germinal - le septième mois du calendrier révolutionnaire - dénonce l'exploitation inhumaine des mineurs (hommes, femmes, enfants) du Nord de la France à la fin du Second Empire (l'action se déroule en 1866). Au delà de l'échec d'une grève, suscitée et conduite par Etienne Lantier, Zola laisse entrevoir la "germination" des idées socialistes, la prise de conscience, par les ouvriers, de leurs droits.
UNE RECONSTITUTION FIDELE

Qu'il s'agisse des décors, de
l'intrigue et des personnages, Claude Berri s'est attaché à demeurer fidèle non
pas à la lettre - le 7eme art exige
resserrement et dépouillement par rapport au modèle original -, mais à l'esprit
d'un roman de six cents pages. Le Voreux, le village minier de Montsou et son
environnement rural, la petite maison de la Mouquette, la salle du bal pour la fête de la
Ducasse, l'outillage et les galeries de la mine ont été soigneusement reconstitués. Le
cinéaste a poussé ce souci de fidelité jusqu'à se procurer une centaine de chopes de
bière (verre en cône soufflé) semblables à celles d'il y a cent ans.
Les principaux personnages, jouant un rôle
important dans le cheminement d'une intrigue dont la structure et les noeuds essentiels
sont repris dans le synopsis, revivent sous nos yeux, interprétés de façon remarquable:
en particulier Maheu, par Gérard Depardieu; la Maheude, par Miou-Miou; Catherine et
Chaval par Judith Henri et Jean-Roger Milo. Des trois figures du mouvement socialiste des
années 1870-1880, Rasseneur, Souvarine et Lantier, Claude Berri a estompé le portrait du
premier (Rasseneur/Jean-Pierre Bisson, tenancier de l'estaminet, incarnant la
"politique des possibilités") et mis en relief celui des deux autres. Laurent
Terzieff prête son visage anguleux, son regard d'acier, son débit de parole sec et
tranchant à Souvarine, l'anarchiste, le nihiliste qui rêve de tout détruire pour
reconstruire un monde meilleur.
Le chanteur Renaud, au jeu très interiorisé,
fait une composition étonnante de sobriété et de force retenue dans le rôle du héros,
Etienne Lantier, qui représente le courant socialiste pur et dur, prêt à se lancer dans
une action révolutionnaire, mais avec le souci de ne pas faire couler le sang. Le coeur
empli de la passion de la justice. Etienne se bat contre "l'éternel recommencement
de la misère". Sans ces comédiens, Germinal perdrait beaucoup de sa
puissance de crédibilité et de suggestion.
UNE ATMOSPHERE NOCTURNE
Comme le roman, dont seulement
le quart des chapitres évoque le jour, le film se déroule sous le signe de la nuit,
aussi bien en extérieurs qu'en intérieurs (d'où l'importance des lampes à acétylène
dans la composition de l'image). Les tons du récit nous apparaissent sombres, avec une
dominante de noirs - la nuit, la poussière de charbon sur les visages et ls corps - et de
amrron foncé, sur lesquels tranchent les couleurs vives des tenues militaires (bleues et
rouges) et de la robe rouge de Mme Hennebeau (Anny Duperey).
Le format du grand écran permet au cinéaste
de donner une certaine dimension épique aux mouvements de foule - marche des grévistes,
affrontement avec les soldats - inserés dans des plans de grand ensemble qui, en outre,
jouent sur la profondeur de champ. Bien entendu, l'espace se resserre au fond de la fosse,
mais le cinémascope donne davantage de relief au labyrinthe de l'entrecroisement des
galeries lorsque fuient l'inondation provoquée par Souvatine.
Avec sincérité et sensibilité, Claude Berri
nous immerge dans une époque, une société, des mentalités et la misère d'une
profession aujourd'hui disparus. Très réussi dans les séquences spectaculaires -saccage
de la mine, coup de grisou, inondation -, son film porte un témoignage vibrant
d'authencité. Mais, dans la description des conditions de travail au fond de la fosse, il
ne s'élève pas au lyrisme du réalisme du roman, de même qu'il ne suggère pas la
perspective visionnaire de Zola pour qui la ruée de la meute des mineurs en grève
évoquait l'image de la révolution en marche. Michel Estève in "Le français dans le monde"
Avec l'aimable autorisation de Francis Drapeau